Fragment 00

Le Serment du Lierre

Carnet du Copiste — avant le premier Fragment

Il existe des départs qui commencent sur une route.
Le mien commença devant une page que le vent n’avait pas réussi à emporter.

L’hiver avait pris l’abbaye avant la tombée de la nuit.

Il s’était glissé sous les portes, entre les pierres et jusque dans l’encre. À mesure que les heures passaient, les lettres devenaient plus pâles sur les feuillets posés devant moi. Je dus rapprocher la lampe, puis la rapprocher encore, jusqu’à sentir la chaleur de la flamme contre mes doigts.

Je travaillais depuis l’aube sur un manuscrit que personne n’avait ouvert depuis des années.

Il ne portait ni titre ni nom d’auteur. Sa reliure avait gonflé sous l’humidité et les premières pages avaient disparu. À leur place ne demeuraient que des fibres déchirées, une couture rompue et des taches brunes dont je ne pouvais déterminer l’origine.

Le frère bibliothécaire me l’avait confié sans cérémonie.

— Copie ce qui peut encore l’être, avait-il dit. Le reste retournera au silence.

Je n’avais pas discuté.

À cette époque, je croyais encore que le devoir d’un copiste consistait à sauver les mots qui avaient eu la chance d’être écrits. Les récits restés dans les mémoires, les habitudes transmises sans livre, les histoires racontées au coin d’un feu me semblaient trop fragiles pour mériter la même confiance.

Une parole change. Une page demeure.

Du moins, c’est ce que je pensais.

Je tournai un nouveau feuillet. Il se détacha presque de la reliure et le courant d’air venu de la fenêtre le souleva. Je plaquai aussitôt la paume sur le papier.

Quelque chose résista sous mes doigts.

Je crus d’abord avoir touché un morceau de corde. Puis je vis une tige sombre traverser la couture, longer le bord du manuscrit et disparaître derrière la table.

Du lierre.

Il était entré par une fente du mur, si fine que je ne l’avais jamais remarquée. Une seule tige avait trouvé son chemin entre les pierres. Elle avait rejoint le meuble, grimpé le long d’un pied et glissé sous la couverture du livre.

Au bout de la tige demeurait une feuille.

Petite. Sombre. Lustrée malgré la poussière.

Elle retenait le feuillet par sa nervure, comme une main posée sur le bord d’une page.

Je tirai doucement.

La plante ne céda pas.

J’essayai une seconde fois, avec davantage de précaution. Le papier trembla. La tige resta prise dans la couture.

— Si tu dois déchirer l’un des deux, lequel choisiras-tu ?

La voix venait de la porte.

Une femme se tenait dans l’ombre du couloir, un panier vide contre la hanche. Elle apportait parfois des fagots à l’abbaye et connaissait mieux que nous les sentiers lorsque la neige effaçait leurs contours. Je l’avais déjà croisée, sans jamais lui demander son nom.

— Le manuscrit, répondis-je.

Elle sourit.

— Alors pourquoi tires-tu sur le lierre ?

Je regardai de nouveau la feuille.

— Parce qu’il n’a rien à faire ici.

— Il est pourtant arrivé avant toi.

Elle posa son panier et s’approcha. Ses mains portaient des traces de terre jusque dans les plis de la peau. Elle ne toucha ni le livre ni la plante.

— Le mur est froid, dit-elle. La fenêtre ferme mal. La table est sèche. Et malgré tout cela, il a trouvé de quoi tenir.

— Ce n’est qu’une plante.

— Bien sûr.

Sa réponse n’avait rien d’une approbation.

Elle observa le feuillet soulevé par le courant d’air.

— Sais-tu pourquoi le lierre reste vert quand la forêt perd ses feuilles ?

Je connaissais plusieurs explications recopiées dans des herbiers. J’aurais pu lui parler des saisons, des tiges ligneuses ou de la manière dont la plante s’attachait aux pierres. Pourtant, je compris qu’elle ne me demandait pas ce que les livres disaient.

— Non, répondis-je.

Alors elle me raconta cette histoire.

Bien avant que les chemins portent des noms, la Lune descendait plus bas dans le ciel.

Elle ne s’approchait jamais assez pour toucher la terre, mais sa lumière se posait sur chaque chose : l’eau, la pierre, les branches et les toits. Tout la recevait. Rien ne pouvait la garder.

Lorsqu’elle disparaissait au matin, les étangs redevenaient noirs, les cailloux ternes et les arbres semblables à ce qu’ils étaient avant son passage.

Le lierre, lui, ne se contentait pas de la regarder.

Chaque nuit, il grimpait un peu plus haut sur le vieux mur où il était né. Il suivait les fissures, contournait les pierres descellées et lançait ses tiges vers le ciel. Il ne cherchait ni le sommet ni le soleil. Il voulait atteindre l’endroit où la lumière de la Lune touchait la pierre avant de repartir.

Mais la Lune changeait.

Certaines nuits, elle était pleine et claire. D’autres, elle ne laissait paraître qu’un mince croissant. Puis elle s’absentait tout à fait.

Le lierre continua pourtant de monter.

Il traversa les pluies. Il supporta le gel. Il demeura accroché lorsque le vent arracha les dernières feuilles des arbres voisins.

La pierre lui demanda :

— Pourquoi l’attends-tu ? Elle reviendra sans se souvenir de toi.

Le lierre répondit :

— Alors je me souviendrai pour nous deux.

Une nuit, après une longue absence, la Lune retrouva le vieux mur. Elle vit la tige qui avait grandi dans l’obscurité, les feuilles serrées contre la pierre et les nervures tournées vers le ciel.

— Que veux-tu garder de moi ? demanda-t-elle. Ma lumière ne peut appartenir à personne.

— Je ne veux pas la garder, dit le lierre. Je veux seulement qu’elle ne disparaisse pas tout à fait lorsque tu t’éloignes.

La Lune se tut.

Puis elle laissa un éclat glisser sur les feuilles.

Le vert se fit plus profond. Non pas le vert tendre du printemps, mais celui que l’on découvre au cœur d’une pierre sombre lorsqu’on la tourne vers la lumière.

Le lierre comprit qu’il ne possédait rien de la Lune. Il portait seulement la trace de son retour.

Alors il fit ce serment :

Je ne retiendrai pas ce qui doit partir.
Je garderai vivant ce qui mérite de revenir.

Cette nuit-là, disait la femme, la lumière traversa le lierre avant d’atteindre le mur. Elle se teinta d’un vert si profond que les pierres elles-mêmes parurent couvertes d’émeraude.

Ce fut la première Lune d’émeraude.

La femme acheva son récit sans changer de ton.

Elle ne me demanda pas si je la croyais.

Elle ramassa son panier et se dirigea vers la porte.

— Qui vous a raconté cela ? demandai-je.

Elle haussa légèrement les épaules.

— Quelqu’un qui le tenait de quelqu’un d’autre.

— Et cette personne ?

— Elle l’avait entendu avant moi.

Je pris ma plume.

— Attendez. Je dois l’écrire.

Elle se retourna.

— Pourquoi ?

La question me surprit davantage que l’histoire.

— Pour qu’elle ne disparaisse pas.

Son regard glissa vers le manuscrit.

— Tu allais arracher ce qui la retenait.

Puis elle partit.

Je demeurai seul devant la page.

La lampe brûlait toujours, mais la pièce semblait plus sombre. Dehors, le vent soulevait la neige contre la fenêtre. Chaque bourrasque faisait frémir le feuillet. Le lierre, lui, ne bougeait presque pas.

Je regardai les premières pages manquantes du manuscrit.

Pour la première fois, je ne vis pas seulement ce qui avait été perdu. Je pensai à tout ce qui n’avait jamais été écrit : les récits confiés d’une voix à une autre, les gestes appris sans maître, les noms que l’on ne prononçait qu’à certaines saisons, les pierres saluées par habitude et les plantes dont personne ne savait plus expliquer le symbole.

Peut-être qu’une page ne demeurait pas davantage qu’une parole.

Elle avait seulement besoin d’un autre appui.

Je repris ma plume.

Sur un feuillet vierge, j’écrivis d’abord le récit de la femme. Puis je relus chaque phrase. Une difficulté apparut aussitôt : si je copiais ses mots sans rien ajouter, un lecteur futur pourrait croire qu’elle me transmettait une croyance ancienne. Si je rejetais son histoire parce qu’aucun texte ne la confirmait, je la condamnais au silence que j’avais prétendu combattre.

Je traçai donc trois signes dans la marge.

Le premier désignerait ce que j’avais pu vérifier.

Le deuxième, ce que les habitants racontaient sans que je puisse en établir l’origine.

Le troisième, ce qui appartenait à la main du conteur, à l’image, au doute et au merveilleux.

Cette nuit-là, je ne savais pas encore que ces trois signes accompagneraient tout mon voyage.

Je savais seulement qu’une histoire pouvait être préservée sans être transformée en certitude.

La Lune apparut bien après minuit.

Son croissant était si fin qu’il semblait gravé dans la vitre. Sa lumière traversa la fenêtre, longea la table et atteignit le manuscrit.

La feuille de lierre changea de couleur.

Ou peut-être mes yeux, fatigués par l’encre et la flamme, me le firent-ils croire.

Son vert devint plus net. Les nervures prirent un éclat froid. Sur le papier, l’ombre de la tige ressemblait à une couture nouvelle reliant le feuillet au livre.

Je n’écrivis pas que la Lune avait accompli un prodige.

J’écrivis :

Au passage de la lumière, la feuille parut conserver un éclat vert.
Je ne puis assurer que ce changement eut lieu ailleurs que dans mon regard.

Puis, sous ces lignes, j’ajoutai :

Les récits ne demandent pas toujours à être crus.
Certains demandent seulement que l’on comprenne pourquoi ils ont été transmis.

Je détachai avec précaution la couture abîmée. Au lieu d’arracher le lierre, je fis passer la tige entre deux feuillets neufs. La feuille se retrouva ainsi placée avant le commencement du manuscrit, là où aucun numéro n’aurait pu lui être donné.

Non comme une preuve.

Comme un seuil.

À l’aube, je portai le livre au frère bibliothécaire. Il observa la reliure réparée, puis le feuillet ajouté.

— Tu as copié ce qui pouvait encore l’être ? demanda-t-il.

— Non.

Il leva enfin les yeux vers moi.

— Qu’as-tu fait ?

— J’ai commencé par ce qui n’avait jamais été écrit.

Il lut la première page. Son regard s’arrêta sur les trois signes tracés dans la marge.

— Et maintenant ?

Dehors, le jour révélait les chemins couverts de neige. Je ne savais pas encore lequel prendre. J’ignorais combien d’années le voyage durerait, quelles voix accepteraient de me parler et combien de fois je reviendrais avec plus de questions que de réponses.

Je savais seulement que les bibliothèques ne contenaient pas tout ce qui méritait d’être sauvé.

— Maintenant, répondis-je, je vais écouter ce qui demeure ailleurs.

Je refermai le manuscrit.

La feuille de lierre resta entre ses premières pages.

Après elle commençait une autre écriture, plus pressée, tracée par un homme qui venait tout juste de prendre la route.

Murmure retrouvé

La nuit ne rend pas le lierre plus vert.
Elle nous apprend seulement à regarder ce qui l’était déjà.

Pour poursuivre

La collection Lune d’émeraude traduit ce récit en trois créations coordonnées : un marque-page Croissant de Lune, des boucles d’oreilles assorties et un coffret qui les réunit. Toutes sont fabriquées artisanalement en petite série par Forge ta Marque.

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